Revue de littérature #14

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Où va l’argent public ? La commande publique au défi des données (Pierre-Henri Morand)

Parution de l'ouvrage : 13 octobre 2022.

En France, la commande publique concerne 300 milliards d’euros par an. Il est primordial de comprendre comment ces sommes sont dépensées, pour optimiser les usages et traquer les abus.

Pierre-Henri Morand donne les clés, dans cet ouvrage à paraître le 13 octobre, pour que les professionnels et les citoyens s’emparent des données disponibles dès à présent sur le web.

L’auteur, professeur de sciences économiques à Avignon Université, membre du Laboratoire Biens, Normes, Contrats (LBNC), est un spécialiste de l’analyse des marchés publics. Il a facilité la mise en évidence des sommes versées aux cabinets de conseil en France. Il publie dans les principales revues françaises et anglo-saxonnes et s’implique dans la valorisation et le développement de l’open data.

Pierre-Henri Morand évoque dans cet ouvrage différents types de marchés publics (fournitures, travaux ou services), en fonction de l’administration demandeuse et des montants engagés. Il est ainsi question tant des cantines scolaires de la ville de Marseille, que de l’achat de masques FFP2. Il dégage quelques éléments clés, parmi lesquels on notera la grande proximité géographique et la prise en compte grandissante de critères sociaux et environnementaux dans le choix des prestataires. Par exemple, les principaux bénéficiaires de la commande publique du département du Vaucluse sont localisés dans le même département, ou dans les départements voisins, en premier lieu le Gard et les Bouches-du-Rhône.

Cet ouvrage montre comment il est possible d’accéder aux données de la commande publique. S’en emparer permet de connaître la destination de ces milliards d’euros, de faciliter la prise de décision pour les élus et agents concernés, et d’exercer un contrôle citoyen.

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HEC Paris - Climat, énergie : comment transformer l’économie française avec Jean-Marc Jancovici

Climat, énergie : comment transformer l’économie française avec Jean-Marc Jancovici

Climat, énergie : comment transformer l’économie française avec Jean-Marc Jancovici

Transcription

En ce 28 septembre 2022, HEC Paris et l’association Esp’R ont le plaisir d’accueillir Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project et membre du Haut Conseil pour le Climat. Pour son retour, M. Jancovici intervient sur un format original : plutôt que de proposer un cours magistral, il nourrira ses interventions à partir des questions de son auditoire, et la conférence laissera donc la part belle à l’interaction avec le public !

Dans un contexte de crises multiples et imbriquées, au premier rang desquelles le conflit ukrainien et ses conséquences sur nos approvisionnements en énergie, où les effets du dérèglement climatique deviennent chaque jour plus visibles, il semble nécessaire de changer. Mais quels devront être les leviers d’un tel changement de paradigme ?

Tribune du Monde « L’usage actuel du mot sobriété provoque la plus grande confusion »

Tribune de Valérie Guillard.
Publié le 01 octobre 2022.


La professeure de management Valérie Guillard s’interroge, dans une tribune au « Monde », sur le sens du mot « sobriété » employé par Emanuel Macron : art de la « vie bonne » ou gestion de la pénurie, et explique que pour changer la société, un temps long est nécessaire.

"De la sobriété. Conseils pour vivre longtemps, tel est le titre de l’ouvrage publié par Luigi Cornaro, en 1558. Ce Vénitien, libertin et noceur, affligé de crises de goutte dès l’âge de 30 ans, sut « changer de vie » pour retrouver la santé et finit quasi centenaire. Il peut être considéré comme un des apôtres de cette sobriété appelée aujourd’hui à rendre plus durables non seulement la vie individuelle, mais la présence humaine sur Terre. La sobriété comme art de jouir de la vie, avec une retenue garante de plaisirs durables.

Depuis 2015 et les accords de Paris, les chercheurs ont souvent fait appel à cette notion ancienne de sobriété. Appeler à la sobriété telle qu’elle est définie par les philosophes, c’est faire réfléchir les citoyens à leurs désirs de consommateurs, au mimétisme qui les incite à loucher sur les biens de leurs voisins, à leur soif de reconnaissance, dont les marques savent si bien jouer pour instiller l’envie et faire tourner toujours plus vite les usines du monde. Il s’agit de trouver un chemin de crête, où chacun pourrait « vivre mieux avec moins », en préservant la possibilité de l’existence humaine à moyen terme.

Apprendre à réparer

Mais la sobriété à laquelle le président Macron a exhorté les Français début septembre a-t-elle quelque chose à voir avec cette notion complexe, cet art subtil de la « vie bonne » ? Rien n’est moins sûr. Alors que la sobriété commençait pour certains, échaudés par les températures extrêmes des derniers mois, à devenir une valeur, une voie possible vers une façon de vivre plus réfléchie, voilà qu’elle est aujourd’hui associée, avant tout, à la gestion de la pénurie énergétique et, qui plus est, d’une pénurie a priori transitoire.

Débrancher certains de nos appareils électriques et enfiler un pull supplémentaire en chauffant à 19 degrés, comme on nous y incite, est bien entendu nécessaire dans une telle conjoncture. Mais, face aux cataclysmes climatiques qui nous menacent, il va s’agir en réalité de modifier beaucoup d’autres habitudes que notre consommation énergétique, et pour longtemps.

Former différemment les enfants

Or, l’usage actuel du mot sobriété provoque la plus grande confusion. Beaucoup ne pensent qu’aux transports, au chauffage, sans voir que chaque objet industriel qu’ils achètent est un concentré d’énergie. Plus encore, certains commencent à se révolter. Face à la menace du manque, tout se mélange dans les esprits. La conjoncture internationale écrase, efface la perception du risque de long terme.

La sobriété, imposée dans l’urgence, devient austérité, insupportable, alors même qu’il devrait s’agir d’une ambition haute de ne pas sacrifier un bien-être de long terme à des désirs en partie fugaces. La question est avant tout celle du temps. Pour changer la société, un temps long est nécessaire. Il s’agit de construire, pas à pas, en concertation et dans un esprit de justice sociale, de nouvelles solutions, qui, alors, pourront devenir acceptables et non plus, d’emblée, perçues comme injustes. Pourquoi pas une consultation de grande ampleur pour savoir quelle société nous voulons, quels arbitrages entre les investissements possibles nous souhaitons favoriser ?

Il s’agit aussi de former différemment les enfants, pour qu’ils apprennent, très tôt, comment vivre pour éviter que le monde ne s’enflamme. L’école, qui a su si bien enseigner aux enfants la vie zéro déchet, pourrait ainsi mettre au programme l’apprentissage de la sobriété au quotidien, une sobriété « vélo, jardinage et bricolage » à inventer, remettant les corps en mouvement, pour construire une société de centenaires."

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Bunkers de luxe, refuges blindés… Comment les ultra-riches se préparent à l’effondrement ?

Usbek&Rica - rédigé par Pablo Maillé
Publié le 27 septembre 2022.

Tout commence par une invitation. La plus généreuse que l’écrivain américain Douglas Rushkoff a jamais reçu, « et de loin ». Spécialiste des enjeux technologiques et de la culture cyberpunk, cet essayiste multi-récompensé croit d’abord se rendre à l’une de ces luxueuses conférences organisées par des fonds d’investissement ou des grandes banques. Le genre d’endroit où il est – de son propre aveu – rémunéré pour « donner son avis sur les derniers mots à la mode comme s’il s’agissait de symboles boursiers : IA, VR, CRISPR ». À ceci près que, cette fois, l’événement en question a lieu en plein désert, dans un complexe hôtelier encerclé par de somptueux bâtiments en pierre et en verre. Encore plus déstabilisant, le matin même de son intervention, Rushkoff est escorté dans une salle de réunion où il ne trouve, en guise de public, que cinq personnes. Cinq hommes, dont au moins deux milliardaires, que l’auteur décrit comme « des membres de l’échelon supérieur du monde de l’investissement technologique et des fonds spéculatifs ».

Ce club ultra-resserré dégaine alors une première salve de questions, d’ordre plutôt général, autour des dernières tendances tech du moment, auxquelles Rushkoff s’efforce de répondre poliment. Très vite, l’intéressé sent pourtant le cours de la discussion virer vers des préoccupations nettement moins banales. Le ton devient plus agité, les questions moins technophiles, presque existentielles.

« Entre la Nouvelle-Zélande et l’Alaska, quelle zone sera la moins impactée par la crise climatique ? », lui demande l’un d’entre eux. « Quelle sera la plus grande menace : le changement climatique ou la guerre biologique ? », renchérit son voisin. Et la litanie d’empirer : « Combien de temps conseillez-vous de prévoir pour pouvoir survivre sans aucune aide extérieure ? », « Un abri souterrain doit-il être équipé d’un système d’aération ? », « Quelle est la probabilité de contamination des eaux souterraines ? » Précisant « être sur le point de terminer la confection de [son] bunker », le PDG d’une société de courtage va jusqu’à demander : « Selon vous, comment pourrais-je être en mesure de conserver mon autorité sur mes forces de sécurité après ‘L’événement’ ? »

Refuges souterrains

« L'événement » - ou « The Event », dans la langue de Shakespeare. Voilà comment ce mystérieux club des cinq envisage, ce jour-là, « l’effondrement imminent » des sociétés contemporaines. Réchauffement climatique, guerre nucléaire, pandémie… À une époque où les risques systémiques paraissent chaque jour s’accentuer un peu plus, eux ont déjà choisi leur camp : celui de la fuite en avant. Et ils ne sont pas les seuls. Comme le démontre Douglas Rushkoff dans son nouveau passionnant livre-enquête, Survival of the Richest : Escape fantasies of the tech billionaires (éditions Scribe, pas encore traduit en français), de plus en plus d’ultra-riches établissent en toute discrétion des protocoles pour se réfugier sur des sites entièrement privatisés en cas de « danger ». D’autres optent pour des refuges souterrains ultra-sécurisés, voire des hôtels, censément « autonomes » en alimentation et en électricité. Tous se retrouvent en tout cas dans une sorte de grand fantasme sécessionniste, dans la droite lignée de ce que la pop culture met régulièrement en scène depuis quelques années, de Don’t look up à 2012 en passant par L’effondrement. Sauf que le phénomène n’a ici rien de fictionnel, et devrait justement tous nous alerter.

C’est d’ailleurs le point central sur lequel insiste Rushkoff dans la première partie de son livre. Avec un style narratif très prenant, l’auteur américain décrit le processus de radicalisation solitaire des milliardaires les plus obsessionnels, désormais persuadés que « l’effondrement » (terme flou que la plupart ne prend même pas la peine de définir) est à leurs portes. Au point de faire passer certains entrepreneurs collapsologues saugrenus pour des doux modérés, à l’image de l’ancien président de la Chambre de commerce américaine en Lettonie, J. C. Cole, aujourd’hui fer de lance d’une entreprise de « fermes refuges » autonomes secrètes dans la région de New York.

« Les projets qui attirent le plus d’attention et d’argent [dans ce secteur] sont ceux qui consistent à faire cavalier seul » 

Pourtant engagé dans un business model clairement effondriste, ce dernier n’a ainsi « réussi à convaincre personne d’investir dans ses fermes » pour l’instant, tout simplement parce que « les projets qui attirent le plus d’attention et d’argent [dans ce secteur] sont ceux qui n’ont aucun élément coopératif et qui consistent, au contraire, à faire cavalier seul », écrit Rushkoff. « La plupart des milliardaires ‘préparateurs’[‘preppers’, littéralement ‘ceux qui se préparent’, ndlr] ne veulent pas apprendre à s’entendre avec une communauté d’agriculteurs ou, pire, dépenser leurs profits pour financer un programme national de résilience alimentaire, observe avec effarement l’écrivain. L’état d’esprit qui les anime (…) consiste moins à prévenir de tels dilemmes moraux qu’à les garder hors de leur champ de vision. »

Sauver sa peau

Agences immobilières spécialisées dans les logements « résistants aux catastrophes », entreprises du BTP tournées vers les « habitations souterraines », sociétés de sécurité privée offrant toutes sortes de « gestion des risques »… C’est une véritable économie parallèle. Et peu importe si les « menaces » que cette débauche de moyens est censée préparer restent largement imprévisibles ; peu importe si les îles privées que certains convoitent sont menacées par la montée des eaux ; peu importe si systèmes de sécurité de ces projets s’avèrent déjà défaillants : l’essentiel est pour eux « d’essayer » de sauver leur peau. 

Que retenir exactement de ce terrifiant voyage ? Sans doute que les protagonistes de ce nouveau monde sont en réalité « les grands perdants » de leur propre jeu. Dans son ultime chapitre, l’auteur boucle ainsi son récit par un plaidoyer (un peu classique) pour la coopération et l’entraide, seule solution face à ces stratégies communautaires aussi « pitoyables » que vouées à l’échec. « Les milliardaires qui m’ont fait venir au milieu du désert pour évaluer leurs bunkers ne sont pas tant les vainqueurs de cette économie que les victimes de ses règles perverses. Ils ont succombé à un état d’esprit où ‘gagner’signifie gagner suffisamment d’argent pour se protéger des dommages qu’ils créent… en gagnant de l’argent de cette façon », analyse avec une pointe d’ironie Rushkoff.

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Portrait : Christophe Béchu, un ministre « lost in transition » écologique

Article Le Monde, par Claire Gatinois.
Publié le 2 octobre 2022.

Canicules record, sécheresse historique, mégafeux… Le « M. Environnement » du gouvernement a brillé par sa discrétion cet été. S’il reconnaît en privé avoir raté son entrée, l’ancien maire d’Angers assure se concentrer sur les dossiers à venir, avec en ligne de mire la feuille de route de la planification écologique. Il a cessé de compter les jours.

Voilà un peu plus de deux mois que Christophe Béchu occupe son grand bureau de l’hôtel de Roquelaure, avec pour seule fantaisie au milieu d’un décor suranné un tableau blanc dessinant la baisse, espérée, des émissions de CO2. Etre ministre, il en rêvait. Mais les jours s’égrainent et le doute persiste. Est-il à sa place au ministère de la transition écologique ? La planète brûle et tout le monde le regarde. Lui, l’homme de droite dont ses confrères saluent l’élégance, mais ignorent tout des convictions écologiques. L’ancien maire d’Angers, pas encore quinquagénaire, a, il est vrai, été projeté dans l’environnement un peu par accident. D’abord nommé en mai ministre délégué chargé des collectivités territoriales, le secrétaire général du parti d’Edouard Philippe, Horizons, prend, le 4 juillet, la place échue à Amélie de Montchalin, défaite lors des législatives. Les philippistes avaient ronchonné, estimant leur parti à l’étroit dans un petit ministère. Ils allaient être servis avec ce poste titanesque, chapeautant les collectivités territoriales, les transports, le logement, la ruralité et la biodiversité.

Christophe Béchu, l’ambitieux qui, au dire de ses proches, trépignait depuis 2017 pour en être, entrait dans le cœur du réacteur avec pour seule légitimité son habileté politique et la gestion de sa ville, « où il fait bon vivre » et parmi les plus vertes de France.

Absent, « aux fraises », les quolibets fusent

Face à l’ampleur de la tâche, le vertige l’avait saisi, nous avait-il confié au milieu de l’été. Le voici plus serein. Lorsque nous le rencontrons, en ce week-end de mi-septembre, l’ex-sénateur assure « regarder devant ». Lundi 26 septembre a été présenté en conseil des ministres le projet de loi sur les énergies renouvelables, que gérera la ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher. Puis viendront les dossiers du logement, des transports… Son heure arrive, comme une seconde chance. L’ancien élu local l’admet. Il a raté son entrée. Devant les cinq ministres et secrétaires d’Etat dont il a la tutelle, il aurait confié lors d’une de leurs réunions hebdomadaires, résigné : « Vous avez vu ? On dit que “je n’imprime pas.” » Absent, « aux fraises », les quolibets fusent, y compris au sein du gouvernement, où l’on évoque un « sujet Béchu ». Tout est allé trop vite. Sa prise de fonctions coïncide avec une prise de conscience généralisée. Les canicules se répètent, une sécheresse historique tarit les cours d’eau, les mégafeux dévorent les forêts de Gironde, d’Ardèche et même du Finistère. Presque une aubaine pour un « M. Environnement ». 

Cet été dramatique pour le climat devait être un tremplin politique. Il se transforme en une trappe. Christophe Béchu disparaît des écrans radars. En Gironde, c’est le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, qu’on voit en juillet aux côtés du chef de l’Etat saluer le travail des pompiers. Au lendemain des orages meurtriers qui ravagent la Corse en août, c’est le secrétaire d’Etat à la mer, Hervé Berville, qui débarque en toute hâte sur l’île de Beauté et fait la « une » de Corse-Matin. « Je ne crois pas à la précipitation », se défend le ministre.

Jean-Louis Borloo le rassure

« Il est complètement à l’ouest », rétorque Sandrine Rousseau, la députée Europe Ecologie-Les Verts de Paris, qui rappelle l’avoir interpellé à l’Assemblée dès le 12 juillet sur les moyens mis en œuvre pour anticiper les feux de forêt. « Pour toute réponse, j’ai eu l’éloge d’un conseiller régional de Bretagne venant de se doter d’un haut conseil pour le climat… lunaire ! », fustige l’écologiste.

Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, est, lui, resté perplexe devant l’un de ses rares tweets estivaux vantant la mise en place d’un « stop pub » généralisé dans les boîtes aux lettres. « Quel décalage ! », dit-il. Le patron de l’une des plus puissantes ONG écologistes s’est aussi étonné de ne pas avoir été reçu par le ministre au cours de l’été. Une première depuis que le ministère de l’environnement existe, souligne-t-il. L’impair a été rectifié depuis. Son entrevue, fin septembre, avec Christophe Béchu n’a, toutefois, pas dissipé ses doutes. « Il était un peu perdu dans les enjeux globaux », raconte-t-il. Le ministre laisse dire.  « Je ne suis pas dupe. Il y a malheureusement dans ces critiques l’idée de dire que, si on n’est pas de gauche, on n’est pas crédible sur l’écologie et que, si on n’est pas “écologiste”, on n’est pas légitime pour occuper le poste. Je trouve ça grave. Et totalement faux », insiste le ministre.

Fils de médecins, né dans une famille nombreuse et bourgeoise, Christophe Béchu, hier opposé au mariage pour tous, se sait mal aimé du « milieu écolo ». Se reconnaissant des « marges de progression », il rappelle que, à Angers, son premier fait d’armes fut de « prononcer un moratoire sur une nouvelle zone commerciale de périphérie ». Son mentor, Jean-Louis Borloo, contribue à le rassurer. Quelques jours après son arrivée boulevard Saint-Germain, l’initiateur du Grenelle de l’environnement lui avait lâché dans un grand éclat de rire : « Ecoute, c’est quand même drôle, tu es dans la même situation que moi. Je n’étais pas programmé pour arriver ici ! ». A l’époque, en 2007, la défaite aux législatives d’Alain Juppé, étiqueté le « moins durable des ministres du développement durable », avait projeté Jean-Louis Borloo au ministère de l’écologie de Nicolas Sarkozy. Christophe Béchu se rêve un avenir similaire.

Il n’a pas un poste simple. Il a eu un été difficile, mais il va montrer de quoi il est capable », veut croire Laurent Marcangeli, président du groupe des députés Horizons à l’Assemblée nationale.

Revendiquant une approche pragmatique et collective de l’écologie, le ministre se raccroche à un objectif : que chaque politique cesse d’être mesurée en euros pour l’être en quantité de CO2 émise. Pour autant, il relativise le fait que le gouvernement ait dû subventionner, au nom de la défense du pouvoir d’achat, les énergies fossiles. « La politique est aussi faite pour tenir compte du quotidien et des urgences », rappelle-t-il. Décrit comme un homme courtois, Christophe Béchu se braque toutefois lorsqu’on tente de l’emmener sur la question de l’arrosage des terrains de golf, le remplissage des piscines ou la pratique, « virile », selon les Verts, des barbecues. Du concret ? Du « buzz », fustige-t-il, qui « fait du mal à l’écologie ». Clément Beaune, son ministre des transports qui a été remis à sa place après avoir évoqué l’idée d’une régulation des jets privés, s’en souviendra.

Dans le fond, Christophe Béchu reconnaît pourtant que, « plus on a de responsabilités, plus on a de pouvoir, plus on a de richesses, plus on aura à faire d’efforts ». Reste à savoir quand et comment. La réponse viendra d’ici à la fin de l’année, avec la feuille de route de la planification écologique, orchestrée par la première ministre, Elisabeth Borne. Refusant « l’agitation », Christophe Béchu prend son temps. L’urgence attendra.

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Entretien Francis Rol-Tanguy : « L’État actionnaire doit retrouver une parole stratégique et technique »

Autrement Autrement - Entretien avec Francis Rol-Tanguy, haut fonctionnaire.
Publié le 20/09/2022.

Avec la crise énergétique, la « sobriété » est entrée dans le champ de l’urgence. Les changements de comportements et les évolutions du modèle productif à opérer sont tels, que l’ensemble des leviers d’action de l’État sont fortement sollicités. Parmi ceux-ci, « l’État actionnaire » : pour en comprendre les ressorts, nous avons interrogé Francis Rol-Tanguy. Haut fonctionnaire (à la retraite), son parcours – dans les secteurs du transport, de l’énergie ou de l’écologie – l’a conduit à régulièrement représenter ou côtoyer l’Etat actionnaire. Réalisé avant l’annonce par le gouvernement du lancement prochain d’une offre publique d’achat d’EDF, cet entretien éclaire un champ de l’action publique pas toujours bien connu.  

Vraiment Vraiment : Dans quels secteurs l’État est-il aujourd’hui le plus actif en tant qu’actionnaire

Francis Rol-Tanguy : Lorsque l’on regarde ce qu’il reste de participations de l’État dans des entreprises, elles se situent, en volume, essentiellement dans le champ du ministère de la Transition écologique, autour des transports et de l’énergie. Ces deux secteurs représentent près de 80 % des participations de l’État, à la fois en montant financier et en importance stratégique. 

VV : Au-delà même des secteurs, c’est le rôle de l’État comme financeur de l’économie et gestionnaire d’actifs stratégiques qui n’a cessé d’évoluer au gré des soubresauts de l’histoire politique et économique du XXe puis du XXIe siècle. Selon vous, quelle est la dernière évolution notable de la doctrine de l’État actionnaire ?

F. R-T : L’évolution qui me semble la plus importante au cours des vingt dernières années, c’est la création de l’Agence des participations de l’État (APE), en 2004. Nous arrivons au terme d’un processus de refonte de la doctrine de l’État en matière de participation. Nous sommes passés, en quelques années, d’une doctrine et d’un partage des compétences entre les ministères dits techniques et le ministère des Finances à un rôle quasiment réservé à l’APE, à une doctrine financière de la gestion des participations de l’État en tant qu’actionnaire. 

VV : Qu’entendez-vous par doctrine financière ?

F. R-T : Jusqu’à la création de l’APE, le débat était équilibré entre des réflexions stratégiques du côté des ministères techniques et une réflexion financière du côté du ministère des Finances. Aujourd’hui, je trouve cette réflexion stratégique pour le moins assez faible, pour ne pas dire pire…

VV : C’est-à-dire ? Qu’est-ce qui caractérise cette faiblesse de réflexion stratégique de l’État actionnaire ?

F. R-T : Je constate qu’il n’y a pas un vrai comportement d’actionnaire, mais un comportement souvent très politique. Prenons l’exemple d’EDF : ce qui a été décidé à propos de l’entreprise publique, qui doit vendre davantage de sa production à un prix défiant toute concurrence au nom du dispositif d’Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH), n’est pas un comportement d’actionnaire. C’est un comportement politique pour éviter que les concurrents d’EDF ne se cassent la figure. Naturellement, il faut essayer de protéger les participations de l’État et de faire monter le cours des entreprises qui ont un statut de société anonyme. Mais lorsque c’est coté en bourse, nous n’avons pas un vrai comportement d’actionnaire ! Nous sommes dans cette ambiguïté là… On reste dans une sorte de capitalisme d’État où, de temps en temps, la politique vient interférer, tandis que le reste du temps on laisse faire le management.

VV : Mais alors quelle place accorder au management de l’entreprise ? N’est-ce pas précisément le rôle de l’actionnaire – en l’occurrence l’État – de faire entendre sa voix pour mener à un renouvellement du management lorsqu’il ne lui donne plus satisfaction ?

F. R-T : L’histoire d’EDF est éloquente. On voit bien que, dans les dernières décisions prises, il y a un vrai désaccord entre le management et l’actionnaire. On est face à une décision de l’État actionnaire qui est franchement contraire à l’intérêt de l’entreprise. Il est donc relativement normal que le management se fasse entendre. Pourtant, dans le même temps, cela contribue à créer une crise de confiance qui est tout de même très préjudiciable à l’entreprise. À l’inverse, sur les questions que j’évoquais précédemment, pour lesquelles je m’étonne d’une absence de réaction de l’actionnaire, si ça conduit à un désaccord avec le management, alors il faut changer de management. Là on serait dans un vrai propos d’actionnaire ! Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui.

VV : Pour l’actionnaire, s’opposer au management sur la durée peut aussi se révéler contre-productif, voire mettre en jeu la survie de l’entreprise. Cela pose clairement la question de l’alignement des visions du management et de l’actionnaire, et on voit alors bien à quel point une dissonance peut desservir la mission d’intérêt général…

F. R-T : Il est clair qu’on ne fait pas non plus évoluer une entreprise contre l’avis de son management, ça c’est une règle quasi-immuable. [] Le management a un vrai rôle à jouer, il ne s’agit pas simplement pour l’actionnaire de dire : “je change les têtes, ça suffit !” Si on veut de la continuité au sein d’une entreprise, publique comme privée, il y a une vraie attention à porter au management.

VV : D’ailleurs, pour EDF, cela ne se limite pas à des questions de management…

F. R-T : Oui… Et il y a des choses qui me sidèrent dans le comportement de l’Etat actionnaire à propos d’EDF. Les difficultés du modèle EPR sont désormais assez claires. Là, j’enfonce une porte ouverte, tout le monde constate que plus ça va, plus c’est cher. Mais cela n’empêche pas EDF d’annoncer un nouveau modèle. Or, on sait bien d’expérience que plus c’est gros, plus ça pose de problèmes et plus c’est invendable à l’étranger, parce que pour ça il faut avoir un réseau dont très peu de pays disposent. Il ne suffit pas de le produire, il faut le distribuer et le vendre. []Mais un comportement d’actionnaire, ce n’est pas de laisser le management faire ce qu’il veut… À l’inverse, on va imposer de vendre encore plus d’énergie nucléaire à un prix cassé à ses propres concurrents. Ce n’est pas un comportement d’actionnaire ! Là, en l’occurrence, on ne peut que souscrire à la protestation du management.

VV : Mais alors où se situe le nœud du problème ? Du côté du conseil d’administration d’EDF et des représentants de l’État ? Du côté politique ?

F. R-T : Le nœud du problème, pour moi, c’est justement qu’il manque cette parole que je qualifie de stratégique, qui vient porter un point de vue technique par rapport à des équations strictement financières. Tous ces sujets, qu’il s’agisse par exemple de choisir si l’on fait des futures centrales nucléaires surdimensionnées ou, au contraire, plus petites, ne relèvent pas, à ce jour, du domaine de l’APE. Ce n’est pas une critique vis-à-vis de l’APE, ce n’est pas dans ses attributions. Mais alors, soit on transforme cette institution pour lui donner cette capacité, soit on va la chercher là où elle devrait être, notamment du côté de la direction générale de l’Énergie et du Climat (DGEC).

VV : Selon vous, quelle voie serait préférable ? Où devrait être abritée cette compétence stratégique et technique ?

F. R-T : J’estime que les deux voies sont envisageables. Pour la seconde, cela impliquerait de (re)donner des moyens à la direction générale de l’Énergie, mais elle n’en a, aujourd’hui, ni le pouvoir ni la capacité. Je constate surtout que cette parole experte n’existe presque plus au sein de l’État. Ce qui conduit alors à laisser des responsabilités au management qui ne devraient pas être forcément celles du management. Il y a des décisions ou des orientations politiques qui vont bien au-delà de la responsabilité de la direction. []Pour que l’État conserve une certaine forme de contrôle, encore faut-il que les compétences soient présentes dans les directions générales comme celles des Transports ou de l’Énergie, au sein des ministères concernés. Or, on peut en douter aujourd’hui. Il ne s’agit pas simplement d’imposer un point de vue dans des arbitrages politiques, il s’agit avant tout de savoir le construire. []

VV : On se retrouve dans une situation où l’Etat est dépossédé de compétences techniques primordiales, ce qui va jusqu’à mettre en péril sa capacité à éclairer une stratégie indépendante… À quoi est dû ce manque de compétences du côté de l’État, selon vous ? Comment retrouver cette capacité déterminante au vu des décisions de long terme qui doivent être prises tant dans le secteur de l’énergie que des transports ?

F. R-T : Je me demande constamment ce qui pourrait faire que, demain, l’État se redonne les moyens et une capacité d’avoir des échanges stratégiques avec les grandes entreprises dans lesquelles il possède des participations, au-delà des ratios financiers, avec comme objectif de défendre le bien commun que l’État possède dans ces entreprises au travers de son actionnariat. Ce n’est clairement pas facile. [] On pourrait donc tout à fait envisager de reconstituer ce capital de compétences au sein de l’État, si la volonté politique était là. Mais une chose est sûre : dès lors que l’on parle de ressources humaines, il n’y a pas de bouton magique. Quand les gens – en l’occurrence les ingénieurs et experts – s’aperçoivent qu’ils n’ont aucun rôle, sauf de façade, au sein de l’État, ils partent faire autre chose. Si on veut reconstituer des compétences, ça prendra forcément du temps, ça ne se fera pas d’un claquement de doigts. Il faut, pour commencer, redonner un vrai rôle à jouer aux ingénieurs et spécialistes au sein de l’État. [] Nous n’avons que peu de spécialistes des énergies renouvelables qui peuvent être de vrais interlocuteurs pour ceux qui font le solaire ou l’hydraulique aujourd’hui. Même les appels d’offres en matière d’énergies renouvelables sont sous-traités à la Commission de régulation de l’énergie, dont ce n’est absolument pas le métier ! Donc on la paie pour traiter les appels d’offres. Ça montre à quel point l’administration est réduite…

VV : L’est-elle seulement dans le secteur de l’énergie ou ce constat s’applique-t-il aux autres secteurs dans lesquels l’État possède des participations ?

F. R-T : On pourrait évoquer, dans le secteur des transports – autre secteur phare des participations de l’État –, la situation d’Air France. La direction générale de l’Aviation civile s’interdit toute réflexion stratégique et délègue à l’APE la redéfinition du secteur aérien. Pourtant, le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est une bonne question, très stratégique ! Évidemment, les réponses ne sont pas évidentes. Alors oui, on a sauvé financièrement Air France parce que ça s’appelle Air France… mais ça va être permanent, on va constamment devoir remonter le capital d’Air France. Je peux comprendre le choix politique qui consiste à dire « je ne laisserais pas mourir Air France ». Mais enfin, avec quelle stratégie derrière ? []

VV : La solution pourrait donc, selon vous, venir de l’Europe ?

F. R-T : Il y a l’idée que tout pays digne de ce nom devrait avoir une compagnie aérienne. Mais quand vous voyez les histoires d’Alitalia en Italie… Ça fait 20 ans que l’État italien continue à y injecter de l’argent. Alors, oui, la situation est pire que celle d’Air France. Mais la question centrale est en effet celle de la création d’un vrai opérateur européen, capable de rivaliser à l’international. Air France et Lufthansa sont des ennemis historiques, d’accord, mais nous avons bien réussi à nous allier dans la construction aéronautique !

VV : Les administrateurs d’une entreprise sont censés participer activement à la définition de sa stratégie de moyen et long terme. Cette impulsion qui mènerait à un projet européen pourrait-elle donc venir des administrateurs représentants de l’État, généralement de fins connaisseurs du secteur concerné ?

F. R-T : Sans doute en théorie, mais mon expérience personnelle récente en la matière n’est pas très encourageante. Je vais m’appuyer sur deux exemples. Commençons avec la SNCF : ce qui m’a le plus frappé sur la dernière période, en tant qu’ancien administrateur de la SNCF, c’est la réforme de l’entreprise avec notamment la transition du statut d’établissement public de caractère industriel et commercial (EPIC) à celui de société anonyme (SA). De ce fait, il a fallu réattribuer des postes d’administrateur aux représentants de l’État au conseil d’administration de la nouvelle SA. Décision a été prise de se séparer de tous ceux qui pouvaient prétendre avoir une bonne connaissance du secteur ferroviaire, dont je faisais partie. Il n’y en a plus un seul. J’avoue être tombé de mon armoire, nous n’étions pas du tout au courant. Et le fait que je n’y ai pas été reconduit n’a pas été un cas isolé. Mais surtout, quasiment tous ceux qui ont été nommés n’avaient pas de réelle connaissance du secteur, de son économie et de son histoire… Les nouveaux nommés étaient dans le service public ou au sein de l’entreprise, ce qui bien entendu a une dimension positive, je ne dis pas le contraire. Mais enfin… Comme je le disais plus tôt, il est important de redonner toute sa place au management stratégique, et pour cela les administrateurs comptent. La façon dont on les choisit, dont ils exercent leur rôle et leur capacité de dialogue avec le management… tout cela est déterminant. Mon deuxième exemple, c’est celui de la « confrontation » entre Areva et EDF, avant qu’Areva n’explose parce qu’on avait changé à la fois de président et de directeur général. Dans les discussions, avant que cet événement ne se produise, l’un des administrateurs était à la fois administrateur d’Areva et d’EDF. Ce n’était pas n’importe qui et, dans l’État, les statures personnelles comptent aussi. C’est notamment grâce à cette stature et à son expertise qu’il avait les 2 mandats. Cet administrateur a rapidement fait remarquer que d’un côté l’intérêt d’EDF était de prolonger ses centrales, tandis que l’intérêt d’Areva était d’en construire… Il fallait donc bien que l’État actionnaire, à un moment donné, trouve l’équilibre nécessaire entre les deux. Cet administrateur était pourtant le seul à mettre sur la table ce sujet hautement stratégique. Il est certain que l’actionnaire qui se contente de regarder seulement les chiffres d’EDF va faire le choix de prolonger les centrales, alors que l’actionnaire d’Areva, lui, souhaiterait obliger la construction de nouveaux réacteurs. Il y a donc là un arbitrage stratégique à faire et c’est le rôle des administrateurs de soulever ces sujets en conseil d’administration.

VV : Mais encore faut-il qu’ils puissent le faire. Mais vous sembliez dire que c’est un exercice de plus en plus compliqué ?

F. R-T : Oui, les administrateurs doivent jouer ce rôle stratégique. Mais franchement, je trouve, de ce que j’en ai vu dans la dernière période, que la fonction au sein des entreprises publiques a été vidé d’une partie de son sens. Et ça alors que les administrateurs peuvent être un pont entre le management et les actionnaires – en l’occurrence l’État. Si la personne est reconnue dans le domaine, ça peut être un facteur d’échange, y compris avec les syndicats et le personnel. Toutes ces grandes entreprises publiques sont issues d’une culture technique. Alors, on peut dire aux hauts fonctionnaires « vous êtes dépassés », mais à un moment, il faut aussi reconnaître que la culture de la maison est une culture technique. On peut dire : « j’aimerais mieux que ce soit une autre culture qui prime », mais une fois qu’on l’a dit, ça c’est bon pour le café du commerce, encore faut-il la respecter ! []

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