Conférence de Lionel Maurel : "Faire atterrir les communs numeriques"

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Retour sur la communication de Lionel Maurel, prononcée  dans le cadre du colloque intitulé "Territoires solidaires en commun : controverses à l’horizon du translocalisme" qui s’est tenu au Centre Culturel International de Cerisy du 12 au 19 juillet 2019, sous la direction de Elisabetta BUCOLO, Hervé DEFALVARD et Geneviève FONTAINE.

Lionel Maurel est Directeur Adjoint Scientifique pour l’information scientifique et technique à l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du Centre National de la Recherche Scientifique. Il est d’abord en poste à la BnF où il coordonne les relations de Gallica avec les bibliothèques partenaires spécialisées en droit et sciences politiques. Il rejoint ensuite en 2011 la BDIC (Université Paris Nanterre) où il est responsable des projets numériques. En 2015, il devient responsable de la valorisation de l’Information Scientifique et Technique (IST) à l’Université Paris Lumières.

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Faire atterrir les communs

Lionel Maurel revient sur l’ouvrage de Bruno Latour "Où atterrir".1

Pour lui, depuis les temps modernes nous sommes entraînés dans un mouvement qui nous fait passer du local au global, dans une émancipation des attaches locales pour nous diriger vers l'universalité, le marché. Tout retour vers le local est considéré comme réactionnaire, ringard. Aujourd'hui, cette façon de penser global est en crise et c’est en lien avec la crise écologique. Ce qu'on nous a vendu comme le monde, le globe, n'est pas possible. Nous ne pouvons pas non plus retourner au local, une idée que Lionel Maurel qualifie de romantique. C'est une illusion, nous ne retrouverons pas nos liens locaux. En réponse à cela, nous avons le concept du "hors-sol", incarné par des individus comme Donald Trump, qui refuse de reconnaître les limites planétaires, il est considéré comme un attracteur, il attire, capte des réactions. Si nous voulons sortir de cette opposition, nous devons être attirés par un autre attracteur, le terrestre. Il est important de renouer avec le territoire, de redéfinir des limites, et de ré-ancrer le sol. Il est nécessaire de prendre en compte le terrestre. Un exemple de cela est la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Lionel Maurel s'interroge sur la place des communs. Il y a un risque que la manière dont on nous présente les communs dits naturels soit attiré par l'attracteur local, d'où une tendance à romantiser cette vision des biens communs naturels. Il y a également un très grand risque que les communs numériques soient attirés vers le hors sol. Peut-on les faire atterrir sur un sol terrestre, au sens ou Latour l'entend ?

1 Bruno Latour, Où atterrir, Comment s'orienter en politique, Editions la Découverte, 2017

Communs matériels et immatériels

Pour Lionel Maurel, il est essentiel de comprendre comment les communs nous sont présentés. Les auteurs aiment créer des typologies et des cartographies, ce qui est utile, mais cela peut entraîner des sous-entendus. Un problème majeur est que nous supposons souvent qu'un commun numérique n'est jamais culturel, ou qu'un commun social n'est pas naturel. Cette fragmentation risque de créer des antagonismes. La distinction par exemple entre les communs matériels et immatériels est une problématique. Il revient sur l'origine des communs de la connaissance et des communs immatériels.

Elinor Ostrom et Charlotte Hess ont introduit le concept de communs de la connaissance. Cependant, il y a une distinction erronée dans la manière dont elles ont présenté les choses, elles n'ont jamais dit ça. Nous sommes confrontés à une vulgarisation des communs, à une diffusion des communs, qui amène à des simplifications de ces concept. Mais c’est très dur de simplifier Ostrom ! Dans leur ouvrage de 2007,"Understanding Knowledge as a Commons"1, il est mentionné que les communs de la connaissance ont une dimension matérielle. Ostrom démontre que les communs matériels ou naturels sont des communs de la connaissance. Cette leçon initiale d'Ostrom et Hess, souvent oubliée, éclaire la réflexion.

Les communs de la connaissance ont une dimension biophysique. Ostrom et Hess proposent le modèle Institutional Analysis and Development2 (IAD) pour décrire ces caractéristiques. Par exemple, une forêt, divisée en deux : un système de ressources et ce qui produit des unités de ressources que les communautés d'usagers vont exploiter. Les caractéristiques de la communauté et les règles en usage sont également importantes. Pour les communs de connaissance, il faut ajuster le modèle pour inclure des éléments humains et non-humains, des infrastructures, des artefacts et des idées.

Lionel Maurel revient sur un article3 paru en 2003, par Charlotte Hess, bibliothécaire, elle explique qu'un commun de la connaissance comprend des idées (immatérielles) mais qu'elles ne sont jamais séparables des artefacts (des livres) qui, eux, ne sont rien sans une infrastructure (bibliothèque). Ils ne peuvent pas être séparés, ils forment un agencement, comme le dit Latour. Hess et Ostrom ne séparent pas les artefacts, les objets numériques et les objets dits physiques, tels que les livres, les articles, les pages web, les bases de données, les fichiers.

Charlotte Hess, Elinor Ostrom. "Understanding Knowledge as a Commons: From Theory to Practice". 2007
2 Modèle IAD Ostrom, page wikipédia
3 Charlotte Hess, Elinor Ostrom. "Ideas, Artifacts, and Facilities: Information as a Common-Pool Resource". 2003

Internet, un commun ?

Lionel Maurel prend en exemple l'article de Charlotte Hess de 1995 : "The Virtual CPR: The Internet as a Local and Global Common Pool Resource"1.

Pour elle, Internet n'est pas un monde illimité comme on nous l'a vendu, ce n'est pas non rival en réalité. C'est très proche des communs naturels. Elle utilise la tripartition infrastructure, idée et artéfact. En réalisant la cartographie du système d'information de son université, elle se rend compte que finalement le réseau est connecté à un réseau plus régional puis relié au réseau des réseaux. Et rien n'est immatériel. Elle suit les fils (les autoroutes de l'information d'Al Gore2) pour comprendre Internet.

Selon elle, Internet, ce sont 4 communs imbriqués :

- Un commun technologique : une infrastructure technologique, un réseau physique, des serveurs, des câbles et des machines
- Un commun budgétaire : un besoin de financement de l’université
- Un commun social : une communauté, ceux qui utilisent
- Un commun informationnel : à la fin, il s’agit de l'information au sens des idées qui circulent sur le réseau

Charlotte Hess représente internet à partir du sol, dans sa matérialité et suit le réseau au sens physique. Internet est à la fois local et global, il n’est pas d'emblée global. Pour Lionel Maurel, c’est un complètement Latourien. En effet, Latour affirme que le numérique nous fait passer du virtuel au matériel : il rematérialise et rend traçable les choses. Par exemple, les paroles autour d'un café sont virtuelles, alors que sur Internet la même chose laisse des traces, c'est matériel, c’est inscrit quelque part, il matérialise les choses.

1 Hess C., 1995, « The Virtual CPR: The Internet as a Local and Global Common Pool Resource »
2 Expression "autoroutes de l'information" popularisé par Al Gore, définition Larousse

Cyberspace et Meatspace

John Perry Barlow, un fervent défenseur de la liberté sur Internet, est connu pour sa "Déclaration d'indépendance du cyberespace"1 de 1996. 

Selon lui, le cyberspace est l'opposé du meatspace, c'est-à-dire la réalité, l’espace de la viande. Il s'est inspiré du livre "Neuromancien" de William Gibson2 pour cette vision. Barlow pensait que l'humanité était en train de vivre une transformation vers le virtuel. Il détestait l'expression "autoroute de l'information"3, car il pensait qu'elle impliquait un contrôle par l'État.

En 1985, avec l'initiative "The Well"3 (Whole Earth ‘Lectronic Link), un réseau numérique mondial a été formé. C'était une première communauté en ligne où les gens pouvaient échanger des idées. Cette expérience a été formatrice pour Howard Rheingold, critique, écrivain et enseignant américain, qui a écrit "The Virtual Community"4. Il a vu dans "The Well" une opportunité de recréer les communautés hippies qui avaient échoué à se détacher du système. Barlow a aussi contribué à la création de l'Electronic Frontier Foundation5 (EFF), une grande association pour la défense des libertés sur Internet.

Il y a eu un croisement entre les travaux d'Elinor Ostrom et ceux de la communauté de "The Well". En 1992, Ostrom a appliqué ses théories à cette communauté en ligne, la considérant comme un bien social, un capital de connaissance et une communion. La question de la propriété intellectuelle a été un point de rencontre entre ces deux mondes. Barlow détestait l'idée de la propriété intellectuelle. Il pensait que le numérique nous libérait de la matérialité et que la propriété intellectuelle était un vestige qui n’a plus aucun sens dans le monde numérique.

1 John Perry Barlow, Déclaration d'indépendance du cyberespace, page Wikipédia
2 Wiliam Gibson, écrivain américain de science-fiction et un des leaders du mouvement cyberpunk, page Wikipédia
3 The WELL, page Wikipédia
4 Howard Rheingold, page Wikipédia
5 Electronic Frontier Foundation, page Wikipédia

Enclosure des communs

Lionel Maurel revient sur James Boyle avec son ouvrage, "Enclosing the Commons of the Mind"1, pour lui le décrochement se fait là. En tant qu'Écossais, il apporte l'histoire des enclosures des communs. Pour lui, il y a un second mouvement d'enclosure. Ce qui se passe actuellement ressemble à l'enclosure des terres communes. Ce qui est enclos, c'est le domaine public, les idées libres. La propriété intellectuelle fait la même chose que la barrière autour des champs. L'objectif est de créer une mobilisation pour rassembler ceux qui combattent l'extension des droits d'auteurs, les brevets sur les médicaments et les semences. L'ennemi est la propriété intellectuelle qui va enclore le domaine public. Le grand combat fondateur a eu lieu en 1998 avec la loi Mickey Mouse2, qui a fait campagne pour être prolongée, un moment traumatisant pour ceux qui se battaient pour les communs de la connaissance.

Boyle dit que les communs de la connaissance sont des communs intangibles de l'esprit, c'est un territoire, un espace (comme la terre, métaphore physique) mais ce territoire n'est pas de ce monde. On le projette dans un autre monde, le mauvais côté de l'utopie. Ils ont été vaporisés, projetés dans le ciel bleu mais on a oublié la notion d'Ostrom avec son côté matériel.

1 James Boyle, "Enclosing the Commons of the Mind", 2008

2 Copyright Term Extension Act, page Wikipédia

Propriété intellectuelle et domaine public

Les individus qui font du libre n'ont généralement pas connu la notion de propriété dans le logiciel, ils proviennent d'un domaine public de partage. Dans les années 80, les logiciels étaient considérés comme des œuvres soumises au droit d'auteur. Richard Stallman1, avec GNU/GPL2, a inversé le droit d'auteur pour consacrer des libertés avec les licences. C'était une manière de recréer ce fameux domaine public que la propriété intellectuelle avait détruit.

Lawrence Lessig3, un avocat qui a tenté de renverser la loi Mickey Mouse4 et qui a échoué, a créé en 2001 la licence Creative Commons5(CC) à appliquer à toutes les œuvres.

Pour Lionel Maurel, le problème avec cette approche est que la réponse apportée est purement immatérielle. Une attaque est faite, et la réponse est donnée dans l'immatériel avec une licence. Pour tout ce qui est numérique commun, la licence sur un objet matériel est plus compliquée. Ce n'est pas parce que vous mettez une licence libre sur quelque chose que c'est un bien commun. Ceci mène à un réductionnisme juridique. Stallman n'a pas pu réparer son imprimante et n'a pas eu accès au code source. Il a donc eu l'idée du logiciel libre pour accéder au code source, mais cette imprimante est matériel.

Si nous voulons ancrer le concept de commun, Lionel Maurel nous indique de se souvenir du cadre ostromien. L'atterrissage sera brutal si nous réintégrons la couche physique : la réalité sera beaucoup moins évanescente

Richard Stallman, page Wikipédia
2 Licence GNU/GPL, page Wikipédia
3 Lawrence Lessig, page Wikipédia
4 Loi Mickey Mouse, page Wikipédia
5 Licence Creative Commons, page Wikipédia

Repenser depuis le numérique

Dans les communs numériques, le plus important est Linux1, qui est étroitement lié à cette structure physique. La couche des serveurs, du cloud, fonctionne à 90% avec Linux (y compris ceux d'Amazon) et ce sont ces serveurs qui consomment le plus. Pour Lionel Maurel, on peut nous présenter cela comme quelque chose de formidable, mais c'est lié à la structure physique de la technologie. Si nous voulons inverser la tendance, il faut repenser cela depuis le numérique, le commun numérique depuis le sol et depuis le corps.

Framasoft2, par exemple combat le cloud qui pour l'association est un mensonge et qui nous fait oublier cette couche matérielle. Ils passent par un collectif d'hébergeurs, une AMAP du numérique, l’idée est de savoir à qui on confie nos données avec une charte d'engagement des données personnelles.

Pour Lionel Maurel, il faut créer un internet qui redevient translocal, qu'on retrouve à un niveau local et où les gens se retrouvent ensemble. Il prend l’exemple des plateformes coopératives alternatives qui luttent contre l'ubérisation, comme Les Oiseaux de Passage3 ou Coopcycle4. Elles se construisent à partir du sol. Et ensuite, il y a une couche logicielle. Elles sont nécessairement enracinées quelque part.

Il évoque Michel Bauwens et son concept de "cosmolocalisme"5 : ce qui est léger est global, ce qui est lourd est local. Cela signifie qu'on peut utiliser Internet pour des échanges globaux, mais la fabrication doit se faire localement, au plus près des villes. Les idées et les plans sont partagés en ligne, en accès libre, et la fabrication se fait dans les fablabs locaux. Par exemple, Barcelone a adopté le concept de la "Fab city"6. Un autre exemple est l'Atelier Paysan7 en Scic, qui crée du matériel pour les paysans pratiquant la permaculture. Ils partagent tous leurs plans sur Internet, rendant l'information accessible, et organisent des ateliers au plus près des paysans. Les coopératives ouvertes sont un modèle qui sait partager et maintenir leur activité au plus près du terrain.

1 Linux, page wikipédia
2 Framasoft, réseau d'éducation populaire consacré principalement au logiciel libre
3 Les oiseaux de passage, guide de voyage alternatif et original, en France et en Europe
4 CoopCycle, fédération de coopératives de livraison à vélo
5 Michel Bauwens et le cosmolocalisme, entretien avec Michel Bauwens, recueilli par Pierre Cretois : la pulsation des communs, 2023
6 Fab city de Barcelone
7 Atelier paysan, coopérative d'autoconstruction

Arrêter de voir internet comme une utopie numérique

Pour Lionel Maurel, il faut sortir du prophétisme rédempteur lié à l'internet, il est nécessaire de faire réatterrir le commun. Il cite Michel Foucault qui parle d'hétérotopie1, un monde qui a des règles qui le font fonctionner différemment. Avoir des règles nous ramène à Ostrom, une institution. Lionel Maurel suggère de fusionner Ostrom avec Latour, en considérant des éléments non humains comme des acteurs au sens propre du terme.

1 Concept d'hétérotopie, Michel Foucault, Dictionnaire Geo confluences