Vincent Bachelet
Juriste, consultant, doctorant et militant des communs numériques
Droits réservés : Violenn Simon
Lors de cette quatrième édition, nous pourrons discuter avec Magali de son sujet de recherche, et découvrir le nouveau projet de recherche doctoral qui sera porté par Osuny durant les trois prochaines années. Suite aux discussions menées lors d'une assemblée Osuny, nous souhaitons engager un moment de débat pour étudier la question du soin porté aux communs numériques.
Le comité scientifique s'est réuni le 12 février 2026 pour traiter de plusieurs problématiques en lien avec les derniers développements du commun Osuny. Les modalités de gouvernance du commun, le rôle du comité, la place d'Osuny par rapport à la coopérative noesya ou encore l'exploration de la notion de care sont autant de thématiques qui ont pu être abordées.
Juriste, consultant, doctorant et militant des communs numériques
Chercheur-doctorant en Science politique, spécialisé en Théorie politique (Libre université internationale des études sociales, Rome)
Doctorant en sciences de l'information et de la communication, noesya
Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’UFR « Culture et communication », Université de Paris VIII.
Co-fondateur, développeur back-end, noesya
Professeure à l’Université Paris Descartes en sciences de l’information et de la communication, sociolinguiste, spécialiste des pratiques numériques.
Chercheur postdoctoral en décroissance / postcroissance, innovation et organisation à l'Université de Vigo - Éditeur fondateur du Degrowth Journal
Chargée d'intermédiation praticiens-chercheurs à La Coop des Communs
Lors de la 26ème assemblée Osuny a été discutée la structuration du mode de gouvernance du commun, par la mise en place de collèges. Ces derniers pourraient convenir de l'ajout de fonctionnalités techniques au CMS ainsi que contribuer à l'édiction de règles et de modes de fonctionnement. Une première proposition de 8 collèges1 a été faite (design, enseignement, recherche, infrastructure, front, back, culture, service public). Cette première itération d'un modèle de gouvernance pose question au comité.
En effet, le dépassement des difficultés de communication et le partage de buts est l'un des principaux enjeux de la gouvernance du commun, et le fonctionnement par collèges risquerait de produire une structuration en silos2. Comment éviter cet effet ? Si le mode de gouvernance par collège venait à être conservé, les membres du comité suggèrent de ne pas trop diviser les différents types d'acteurs. Il est notamment proposé de regrouper les développeurs et designers, ainsi que tous les secteurs de webmasters (culture, service public...) dans une catégorie d'usagers. Un membre du comité souligne par ailleurs que les collèges risquent de diminuer la possibilité de discussions fructueuses pour le commun entre acteurs de milieux divers, et par la même occasion, le partage d'un but.
Il est souhaitable de mieux définir le but et les modalités de la gouvernance du commun. Cela pourrait se faire au travers de plusieurs itérations de modèles de gouvernances, dont la pertinence serait discutée au moment des assemblées puis testées3. Par exemple, une alternative aux collèges serait de s'organiser sous la forme de groupes de travails, qui permettraient l'émergence de modèles de gouvernances de facto. Cela permettrait de partager les valeurs et connaissances entre ces groupes de manière plus fluide. Les essais de structuration pourraient se faire dans le cadre d'une association, et s'inspirer des structures légales qui entourent les SCIC, pour faciliter cette transition. Le comité propose de s'inspirer d'exemples existants, comme la coopérative Coopcycle4. Une organisation en cercles holacratiques pourrait ainsi être l'une de ces options.
Un autre enjeu concerne la faisabilité du mode de gouvernance du commun. Certains membres du comité s'inquiètent du poids en termes de gestion d'un fonctionnement en collèges. Il faut s'assurer que des règles théoriquement valables ne soient pas intenables dans les faits. Les membres proposent aussi de s'intéresser au mode de fonctionnement par parts sociales pour assurer un droit de vote concernant les décisions liées au commun. Les conditions d'attribution des parts5, par achat par exemple, montrent les limites possibles d'une ouverture de la gouvernance du commun : si un groupe de personnes décide d'acheter des parts pour être majoritaire, qu'adviendra-t-il de la prise de décision ? Cela met également en question l'avenir des assemblées Osuny mensuelles : elles existent aujourd'hui, mais quels seraient leurs buts et modalités à terme ? Il est convenu que les assemblées doivent rester l'espace de discussion commune de tout sujet en lien avec Osuny.
Dans les faits, ces enjeux communicationnels sont directement liés à un besoin d'une meilleure définition du commun au-delà de l'outil. Les collèges, ou groupes de travail doivent partager une vision et un intérêt concernant ce qu'est Osuny. L'un des éléments centraux de cette recherche de gouvernance réside en effet dans la nécessité d'assurer une compréhension mutuelle. Le comité scientifique soulève l'importance de considérer deux objets distincts : la constitution d'une communauté visible avec un espace de prise de décision, et un espace de travail sur le CMS en tant qu'outil. Autrement dit, séparer les questions : Comment travaille-t-on ensemble ? et Comment construire une vision commune et un espace de décision ? Les membres du comité insistent en effet sur la nécessité de définir une vision et une mission en lien avec Osuny, qui pourrait ensuite faciliter les modalités d'exploration de manières d'arriver à ce but6.
Ces questions sur les modes de gouvernance supposent de considérer dès à présent le problème de la motivation des acteurs du commun. Des groupes de travails seraient-ils plus motivants que des collèges ? Comment rester dans une expérience qui amène du plaisir dans la participation, sans demander trop de charge de travail ?
1. Voir Assemblée #26 https://www.osuny.org/agenda/2026/assembleeosuny-26/ (lien externe)
2. Le fonctionnement en silo se réfère à un mode de gestion aussi appelé «vase clos», largement critiqué car il s'agit d'une forme proche de celle d'un management hérarchique.
3. Voir notamment Lachapelle, M. D. (2020). Réapproprions-nous le management : Organisations et post-croissance.
4. CoopCycle est une fédération de coopératives de livraison et de logistique à vélo.
5. Les parts sociales sous la forme une personne égale une voix en assemblée générale sont à la base du fonctionnement en coopérative (SCIC ou SCOP). Voir notamment Présentation | Les Scic. https://www.les-scic.coop/presentation (lien externe)
6. Pour une lecture multi-facette d'Osuny, il pourrait être intéressant de prendre pour modèle ce qui a été fait dans le cadre du rapport TAPAS. Vercher-Chaptal, & al (2021). There Are Platforms as AlternativeS. Entreprises plateformes, plateformes collaboratives et communs numériques.
L'avenir du comité scientifique est en lien direct avec les nouvelles formes de gouvernance possibles du commun. Le comité doit-il être consultatif, avoir des fonctions instituées et prendre part à la gouvernance ou rester sur un modèle plus libre et informel ?
Les avis divergent. Une partie du comité ne voit pas de différence entre un éventuel collège scientifique et ce comité. D'autres font une distinction entre un comité, qui conseille sur le commun avec une expertise scientifique détachée de la vie du commun, et un collège, composé d'acteurs de la recherche qui utilisent le commun. Un membre souligne que la confusion qui règne au sein du comité montre que la question n'est pas claire. Par ailleurs, au regard de la posture critique du comité à l'égard des silos, la distinction entre un comité et un collège scientifique paraît peu pertinente. Cette question de l'avenir du comité dans la gouvernance du commun reste en suspens. Il est convenu qu'une rencontre par année est suffisante, et que des consultations individuelles ponctuelles pour profiter de l'expertise de chacun sont souhaitables.
Au-delà des enjeux de gouvernance, se pose la question du rapport qu'entretient Osuny avec noesya. Certains membres soulignent que l'articulation entre ces entités est aujourd'hui floue : le CMS codé par noesya est un commun, mais pourquoi ? Quelle distinction faire entre les deux structures ?1
Les membres soulignent qu'il est nécessaire de conserver un lien privilégié à noesya, car les usagers du CMS se tournent instinctivement vers la coopérative en cas de problème. La question du développement de la communauté en dehors de noesya et à l'intérieur d'Osuny reste toutefois centrale. Une place doit être trouvée pour préparer au mieux la structuration du commun. Un membre du comité suggère de s'intéresser de près à la communauté, notamment dans le cadre du doctorat en CIFRE.
1. Il serait sans doute pertinent de s'inspirer des cas de succès expliqués par C.M.Schweik et R.C.English Schweik, C. M., & English, R. C. (2012). Internet Success : A Study of Open- Source Software Commons. The MIT Press.
Suite à la 21ème assemblée au cours de laquelle a été évoquée la notion de care, le comité scientifique a discuté de cette démarche appliquée à Osuny.
La notion de care a émergé suite à l'expression du besoin du maintien éditorial (webmastering) des sites webs développés sous Osuny. La question est en réalité de savoir comment répliquer justement ce qui existe déjà sur le soin apporté au code1. Aujourd'hui, les développeurs d'Osuny font payer un montant fixe pour le maintien des sites produits, ce qui les pousse à les entretenir au mieux, pour passer le moins de temps possible à coder. Comment pérenniser un fonctionnement similaire pour la gestion des sites ? Comment faire en sorte que ce maintien soit accessible à tous, même aux petites associations ?
Une première question se pose sur la pertinence de l'utilisation du terme. Si certains estiment qu'il doit être utilisé, d'autres voient ici une limite : le care correspond à des gestes concrets, or Osuny aurait un rapport plus abstrait à cette notion. Plus que le maintien des sites, certains membres voient dans cette notion un rapport privilégié au soin de la communauté : comment gérer les relations de pouvoir, de résilience, etc ?2
Le comité propose de réfléchir à la terminologie de la pratique évoquée : doit-on parler de care ? de maintenance ? de longévité du projet ? Comment organisons nous les choses pour les rendre soutenables ? Ces questions portent le besoin de considérer les tâches productives, ainsi que l'ensemble des tâches visibles et invisibles qui doivent être inclues dans le modèle d'affaires du commun pour en assurer sa pérennité. Il s'agit d'une approche matérielle différente de celle du care au sens de soin de la communauté3.
Une meilleure connaissance de la littérature liée au care est conseillée par le comité, qui rappelle que le care est un point clé de la philosophie féministe, avec une forte affirmation politique4. Cette revue de littérature permettrait notamment de mieux comprendre les moyens de considérer les tâches visibles et invisibles ainsi que les relations de pouvoir à l'oeuvre dans une politique de maintien des sites webs.
1. Voir Transparence Osuny.https://transparence.osuny.org/ (lien externe) (lien externe)
2. Sur ce point, voir notamment l'état des lieux dressé par N.Schneider Schneider, N. (2022). The Tyranny of openness : What happened to peer production? Feminist Media Studies, 22(6), 1411‑1428.
3. Le projet de recherche «The Maintainers» est un exemple qui intègre maintenance et care. https://themaintainers.org (lien externe) (lien externe)
4. Voir Ibos, C. (2019). Éthiques et politiques du care. Cartographie d'une catégorie critique. Clio, (49), 181‑219.
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